jeudi 17 novembre 2011

Les Neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian


Des noms, le film commence par ces noms qu’on oublie, qui ne résonnent plus, qui n’atteignent plus Les Neiges du Kilimandgaro. Ces noms solennellement énoncés sont les victimes hasardeuses d’un plan social dont les patrons se gardent bien d’y participer . Deux plans suffisent à Robert Guédiguian pour insérer la lutte des classes dans un cinéma français amnésique à toutes revendications sociales. L’un cadre les patrons en contre-plongée, non pour les mettre en valeur mais pour les placer dans leur tour d’ivoire. L’autre cadre les ouvriers en plongée, substitut idéal du regard patronal plein de mépris et d’égoïsme. Il n’en suffit pas plus pour affirmer que ce film à pour devoir de raconter ce que les politiques ont tendance à oublier : la vie de ses pauvres gens, ce poème de Victor Hugo, influence revendiqué par le cinéaste marseillais.

Au moment où le véritable héros du cinéma français, qui n’est plus ni moins qu’un licencié, se prépare à quitter son travail, il décolle deux objets : une photo de Jaurès et une couverture d’un comics. Ainsi c’est le mélange entre deux cultures différentes qui définit le cinéma de Guédiguian. Une volonté irréductible de partager ses valeurs en employant des moyens enracinés dans le cinéma hollywoodien. Nul besoin d’être fin connaisseur pour voir à quel point un objet en apparence insignifiant, tel qu’un comics, à son importance dans une narration elle-même guidée par le hasard. Hasard d’un licenciement, hasard d’un retournement de situation improbable, preuve par deux, que Guédiguian à une confiance aveugle dans la fiction. Alors, on peut bien se permettre de raconter ce qu’on veut, à condition d’être sincère envers soi, les spectateurs et les personnages : ces monstres de sincérité. Oui, vous avez bien entendu, le couple que forme le syndicaliste et sa femme ont bien l’air de créatures difformes au regard de leurs proches surtout lorsqu’ils décident, dans un premier temps, de renoncer à poursuivre leurs agresseurs et, dans un deuxième temps, de s’occuper des frères du plus jeune des agresseurs . Et comble du tragique, ce sont leurs propres enfants qui les regardent comme des monstres, des monstres coupables de n’a pas avoir été égoïstes.

De la lutte des classe découle la lutte des générations. Cet irrémédiable fossé séparant les pères de leurs enfants à pour réponse un axiome de Jean Renoir : « Ce qui est terrible sur cette terre, c'est que tout le monde à ses raisons » Le couple à retenu qu’il ne fallait pas juger à la va-vite, essayant de travailler son altérité au lieu de se renfermer sur soi et de comprendre ce qui peut pousser un jeune homme de vingt-trois ans à faire preuve d’une violence que lui-même, ne soupçonnait pas. Enchaînée à la misère, le clivage social le poussa à sortir de ses gonds.

Ce qui est terrible dans le cinéma français, c’est que ces histoires de solidarité se font tellement rares qu‘elles paraissent utopiques alors qu’il suffit juste de tourner le regard vers une amie pour se rendre compte que des gens font preuve de philanthropie au jour le jour.
                     
        


Vous pouvez lire, dans son intégralité, Les Pauvres Gens de Victor Hugo à cette adresse

                                                                                                         Tifenn Jamin

mardi 15 novembre 2011

Tempête à Washington de Otto Preminger

Charles Laughton et Walter Pidgeon 

 L’Exercice d’Etat de Pierre Schoeller, La Conquête de Xavier Durringer et Les Marches du pouvoir de George Clooney, autant de films sortie cette année, qui s’intéresse de prés ou de loin, à la face intime de la politique. L’occasion idéale pour actualiser le passé et s’intéresser à la pierre angulaire de ce cinéma dit politique - expression maladroite, car au premier sens du terme, de nombreux films relèvent de la vie en société - : Tempête à Washington de Otto Preminger.

Chose peu commune au cinéma hollywoodien, Advise and Consent (nom original du film) surprend au premier abord par sa densité scénaristique. Malgré la présence de vedettes comme Charles Laughton et Henry Fonda, la percée individuelle se dilue à travers la vision globale du cinéaste, propre à la description mécanique de ce système, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler The Social Network de David Fincher.
Rien n’est ni blanc, ni noir dans le monde cloisonné de Preminger. C’est plutôt une masse grisonnante de perfection sur laquelle Preminger ne cesse d’actualiser jusqu’au moment où il trouve l’image hors connexion. Et cela vaut autant pour le candidat au poste de Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères capable de s’asseoir sur des convictions idéalistes, dans l’optique d’accéder au pouvoir avec l’image la plus nette qui soit, que pour le sénateur Brigham prêt à mettre fin à ses jours pour éviter qu’on découvre son homosexualité refoulée. Si bien qu’il est difficile de cacher son angoisse devant ces hommes politiques repoussant l’imperfection comme s'ils avaient affaire à leur pire ennemi. Et ceci, quelques années après avoir combattu en Europe la perfection, soit le fascisme.

Là où la majeure partie du cinéma hollywoodien fait appel à des artifices pour nous effrayer, Preminger tout comme Fritz Lang sur Les Bourreaux meurent aussi, analyse froidement et cliniquement la société telle qu’elle est, c’est à dire créatrice de victimes : Brigham et le candidat subissent le puritanisme ambiant.
A cet égard, la distance imposée entre le réalisateur et son sujet laisse penser à croire que Preminger côtoie un fascisme opaque, qu’il ne condamne pas, par peur de se condamner lui-même. Sa place est celle d’un observateur attentif, et toujours à l’affut du moindre écart.



                                                                                                                                   Tifenn Jamin

mardi 8 novembre 2011

Vivre avec Fassbinder

Rainer Werner Fassbinder dans Berlin Alexanderplatz

Qui n’a jamais fantasmé le retour de cet être à la fois étranger et familier, chez qui nous avons trouvé un père de substitution. Certains diront un père spirituel. A cette nostalgie abstraite et poisoneuse, je n’ai trouvé qu’un seul remède : peu importe que l’être soit mort, on peut toujours et encore dialoguer avec son œuvre comme j’ai pu le constater en revoyant la filmographie de  Rainer Werner Fassbinder.

Vivre avec Fassbinder au gré de la découverte ou de la redécouverte de son œuvre en évitant le plus possible la langue de bois, quitte à livrer un texte brut pourvu qu’il soit au moins honnête, au plus, intime.
Le jeune Fassbinder avait, au début de sa carrière, une obsession débordante pour Jean-Marie Straub, un cinéaste qu’on pourrait qualifier de marginal, et pour cause : ses films s’adressent à un public spécifique. Nul doute que ce coté marginal attira Fassbinder lorsqu’il eut l’idée de développer l’antitheatrer au 7ème Art. On est loin des auteurs hollywoodiens tels que Raoul Walsh, Samuel Fuller ou Douglas Sirk. Sirk justement fut pour Fassbinder, un élément perturbateur de premier ordre, sans qui le cinéaste n'aurait pu mettre en scène des films tels que Le Marchand des quatre saisons ou Martha. La métamorphose s'ouvrit avec Prenez garde à la sainte putain et atteint son apothéose avec sa trilogie allemande, preuve qu'on peut réaliser des films hollywoodiens en Allemagne. Un tel bouleversement n'a pourtant moins dénaturé les valeurs du cinéaste que les moyens d'exprimer ses idées ; cette prise de conscience se joue dans l'altérité. Ses vingt-trois premiers films témoignent d'une mise en scène pour soi alors que les films suivant révèlent une mise en scène pour les autres. Une révolution populaire démontrant avec force l'éclectisme de Fassbinder. Et c'est justement sur ce point que se définit la démarche de CineKlectic. Être éclectique, c'est toucher à tout, sans tomber dans l'adoration aveugle d'un cinéaste, ni dans une espèce de dogme qui serait de défendre une thèse en rejetant toutes les autres. Au fond, se revendiquer éclectique, c'est avouer que vous êtes un voleur, seulement intéressé par les richesses culturelles.

Vivre avec Fassbinder, c'est donc explorer le rapport à l'autre en montrant ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare. C'est le défi que se lance cette rubrique, ce carnet de bord – appelez ça comme vous voulez – pendant les semaines à venir.



                                                                                                    Tifenn Jamin

mardi 4 octobre 2011

Critique : A chaque aube je meurs de William Keighley.

James Cagney et George Raft

Lorsqu’on demanda à John Ford, ce qui l’avait amené à Hollywood, il répondit « le train ». Sous l’apparence comique de cette réponse se cache une modestie imparable ainsi qu’une vision concrète des choses. Des traits de caractère propres au réalisateur de La Prisonnière du désert autant qu’à un petit groupe de réalisateurs que Manny Farber qualifiait de « cinéastes termites » dans lequel figuraient Howard Hawks, Raoul Walsh, Samuel Fuller ou encore William Keighley, cinéaste victime de l’amnésie hollywoodienne. A ce jour, A chaque aube je meurs reste son film le plus direct, un marathon d’une heure et demi emportant sur son passage les sentiments les plus honnêtes qu’il soit. Rien que les quinze premières minutes sont d’une efficacité et d’une lisibilité exemplaires. James Cagney - aussi explosif que dans les films de Walsh - interprète un journaliste, animé par une soif de vérité qui le poussera à vouloir dénoncer un juge corrompu avant que celui-ci dresse un complot, envoyant Cagney en prison. 
L’exposition faite, le film peut reprendre son souffle tout en construisant subtilement ce qui intéresse le plus Keighley : la dualité entre un journaliste innocent et un gangster téméraire et retors. Une scission qui s’estompera au moment où la femme de Cagney rend visite au gangster, lui montrant que peu de choses séparent les deux hommes. Tous deux se battent contre des politiciens véreux et des flics corrompus. L’un a choisi la facilité et le crime, l’autre a choisi de mener son enquête sans que cela n'entrave les valeurs démocratiques. A plusieurs reprises, on les entendra prononcer le mot « réglo » symbole de l’honnêteté existante entre les deux hommes. Il est clair qu’un tel dispositif ait pu  influencer Michael Mann sur Heat, une œuvre dont le dessein, comme pour Keighley, est de montrer les rapports complexes qu’entretiennent les Hommes et la société. Manny Farber a surement visé juste lorsqu’il sous-entend que ce sont les films les plus concrets et substantiels qui résistent à l’épreuve du temps. A la revoyure, A chaque aube je meurs s’avère être le polar le plus réussi de l’année, haut la main !




                                                                                                                             Tifenn Jamin

Portrait : Jean-Maurice Bigeard, programmateur de l'Absurde Séance - Nantes



Celle ou celui qui a déjà fréquenté les salles de l’Absurde Séance de Nantes se souvient forcément des présentations hilarantes de Jean-Maurice Bigeard. Il suffit de l’entendre parler de ces comédies italiennes « aussi indigestes qu’un kilo de loukoum », ou de la façon avec laquelle il peut vous présenter certains films comme des « merdes ». Derrière ses qualités de présentateur bien connues des habitués se cachent un cinéphile exigeant - sa vidéothèque a de quoi faire pâlir - qui ne mâche pas ses mots quand il s’agit de détruire les réputations surestimées de Tarantino et Matrix. Lorsqu’on lui demande quels films récents l’emballent, on se rend compte à quel point la liste est mince. Alors l’agitateur de conscience nantais serait-il aussi un cinéphile désabusé ? Au regard du parcours de l’Absurde Séance depuis son ouverture en 2000 - avec Pink’s Floyd’s The Wall -, son exigence exemplaire se compile avec un amour du cinéma de genre revendiqué haut et fort, fier d’avoir grandi aux côtés du cinéma gore, érotique, Kung fu et western spaghetti au lieu de suivre les adeptes d’un « cinéma bien-pensant et aseptisé ». D’où sa volonté de transmettre certains classiques tels que Zombie, Cannibal Holocaust ou Gorge Profonde tout en montrant des « perles rares », ces petits films oubliés donnant l’impression d'être le premier spectateur.
La place de Jean-Maurice a beau être marginale dans le milieu culturel nantais, il n’empêche que le succès de l’Absurde Séance se mesure au fil des années avec comme apothéose, la Nuit fantastique d’octobre 2010. Imaginez une salle de trois cents personnes sous le choc devant le mille-pattes humain de The Human Centipede, perplexe devant I’ll Never Die Alone et mort de rire devant les Megapiranhas. C’est un véritable dialogue de cinéphiles qui s’instaure entre le public et les films. On est loin des séances bourgeoises et bien-pensantes du festival du Film Britannique de Dinard. Outre ses qualités exutoires, l’esprit de l’Absurde Séance passe aussi par la volonté de « faire l’éducation d’un genre autre ». Une dimension culturelle entravée par le monopole de certains festivals parisiens, qui ont bien compris qu’un tel cinéma a son public. En tant que critique amateur, le festival de l’Absurde Séance - à ne pas confondre avec les séances régulières -  s’avère être la seule occasion de parler de l’actualité du cinéma de genre, la faute aux sorties nationales souvent insignifiantes.

On attend impatiemment les nouveaux films de Lucky McKee (The Woman), James Gunn (Super) et Uwe Boll qui revient avec un film sulfureux : Auchwitz.

Le festival de l'Absurde Séance se tiendra du jeudi 3 au samedi 8 octobre 2011.


www.absurdeseance.fr

                                                                                                                   
                                                                                                                                        Tifenn Jamin                               

lundi 5 septembre 2011

Habemus Papam de Nanni Moretti

Nanni Moretti sur le tournage de Habemus Papam
Imaginez un cardinal discret, peureux et incommodé, joué par un Piccoli rarement aussi juste dans un exercice d’une délicatesse extrême : jouer celui qui ne veut pas jouer. Et cet anti-joueur n’est ni plus ni moins que le pape fictif nouvellement élu. Rien de plus logique pour un film constamment traversé par cette idée du jeu, comme l’était déjà Palombella Rossa dans lequel Moretti assure la mise en scène autant qu’un équipier de water-polo et un député du PCI. Il aime tellement le jeu qu’il délègue, le temps d’une scène, son poste de réalisateur au défunt Raoul Ruiz. Il est certain que Piccoli aurait rêvé de déléguer son rôle de pape à un autre cardinal, et non à un autre acteur. Et on peut difficilement lui jeter la pierre : chacun de ses mots et gestes sont pesés voir respectés par des millions de fidèles qui n’attendent qu’une chose : l’entrée sur scène…

De cette idée simple et lumineuse, Moretti construit deux pentes narratives . Dans l’une, il s’octroie - par l’intermédiaire d’un rôle de psychiatre  - la dimension comique du film. Un comique plus proche de la farce que de la satire anticléricale, chose qui peut surprendre lorsqu’on regarde son film précédent : Le Caïman et son portrait à la fois subtile et sans concession de Berlusconi. Cette pente narrative passe le plus clair de son temps sur un terrain de volley spécialement aménagé dans le Vatican afin de faire patienter les cardinaux. Sous les apparences de la profession, Moretti se révèle être meilleure coach de volley que psychiatre. Il réserve donc l’aspect tragique à l’histoire de Piccoli qui en fuyant sa prison, retrouve ses racines et sa liberté dans le théâtre, même si cette expérience s’avère être en partie amère. La faute à son manque de courage qui lui a barré la route à une grande carrière d'acteur. D’ailleurs, ne peut-on pas supposer que ce rôle de pape est la chance de sa vie ? Une chance qui demande un maitrise de soi totale puisque devant la scène, des millions de spectateurs l’attendent et n’auront, au passage, rien d’autre qu’un cri d’angoisse qui est l’un des plus beaux hors champs de ces dernières années. Moretti le joueur a réussi son pari : rendre au pape ce qui lui est essentiel, la fragilité.


                                                                                                                          
                                                                                                                           Tifenn Jamin

vendredi 26 août 2011

Raúl Ruiz: De l’influence d’une hypothèse sur Les Mystères de Lisbonne


Le décès d’un cinéaste bien-aimé provoque toujours la même réaction : une volonté effrénée de revoir tous ses films. Lorsque la filmographie s’avère être d’une densité elle-même frénétique, les choses se compliquent. Dans son long combat contre la dictature, Raul Ruiz a - évitons l’emploi du passé, trop solennel à mon gout - pour principe d’opposer à cette dictature la culture. Gramsciste dans l’âme, il n’a depuis cessé de réaliser des films, eux-mêmes militant de cette bataille sans fin. Du coup, on est rapidement déboussolé devant l’œuvre du cinéaste chilien, ne sachant pas par quel bout on doit la prendre. Sur ce point, la critique du Territoire de Serge Daney et celle de Moullet à propos de La Chouette aveugle permettent de retrouver le cap de bon augure, débouchant sur des œuvres méconnues comme L’Hypothèse du tableau volé, petit dans sa durée mais grand dans son originalité - c’est du jamais vu - et dans l’influence qu’a pu avoir ce film sur Les Mystères de Lisbonne.



Accompagnés d’une voix off d’une gravité rassurante, nous faisons donc la connaissance d’un collectionneur aux multiples talents d’analyste, plus préoccupé (et fatigué) par son tableau volé que par le cours qu'il s’apprête à nous donner. A la lecture de ces lignes, tout semble réuni pour que ce film rejoigne les travers de l’exercice de style théorique lourd et sans réel intérêt cinématographique. C’était sans compter l’extrême finesse du noir et blanc, le subtile échange entre narrateur et collectionneur et, de surcroit ,l’inquiétant mystère qui traverse ce film aux multiples virtualités.


Venons-en à l’essence de cet article qui traite justement d’une essence puisque L’Hypothèse du tableau volé enfante d’une certaine façon l’adaptation du roman de Camillo Castelo Branco qui est l’équivalent de La Comédie humaine de Balzac, la popularité en moins. En s’attaquant à une histoire si labyrinthique, Raul Ruiz met en scène ses hypothèses en faisant des Mystères de Lisbonne un enchainement de tableaux vivants dominé par une théâtralité déjà revendiquée dans L’Hypothèse du tableau volé : lumière artificielle, travellings et placement rigoureux des personnages dans l’espace - idées qu’on retrouve dans le cinéma de Joao César Monteiro - le démontrent autant que cette phrase qui pourrait très bien être la démarche de Ruiz sur plusieurs de ses films : « le collectionneur nous demande donc, une fois de plus, d’oublier le fil conducteur pour nous concentrer dans la mise en scène du tableau ». Et pourtant, il sait pertinemment que le récit a son importance dans le sens où le moyen le plus efficace de combattre un régime totalitaire, c’est encore de raconter des histoires, peu importe qu’elles soient dominées par la mise en scène*. Raoul Ruiz voyage à travers les tableaux vivants du collectionneur, comme il voyage dans les multiples chapitres des Mystères de Lisbonne. Un grand auteur, c’est avant tout un homme capable de jouer sur les récurrences de son œuvre, le moins consciemment possible.



* Je vous incite à relire Le gouvernement des Films de Jean-Claude Biette mettant en oeuvre une règle des trois : le récit, la dramaturgie et le projet formel. Dans la plupart des films, il y a toujours un ou deux de ces éléments qui dominent et dialoguent avec les autres.


                                                                                                            Tifenn Jamin

samedi 20 août 2011

Notes sur Le Droit du plus fort de Rainer Werner Fassbinder

Fassbinder/Franz dans Faustrecht der Freiheit

Ce qu’il y a de particulièrement nouveau dans ce film, c’est justement de ne pas montrer l’homosexualité à travers un regard nouveau, singulier ; à l’inverse d'une bonne partie des films traitant de ce sujet tel Brokeback Mountain qui s’avère être un film profondément puritain et régressif : le héros/réalisateur découvre l’homosexualité comme une chose qui sort de la normalité. Au moment même ou Franz, le protagoniste interprété par Fassbinder lui-même, à saisit la chance de sa vie - gagner à la loterie - la banalité des relations pénétrera le récit de plein floué . Il rencontrera ce qu’il croit être l’homme de sa vie, emménagera avec lui et affrontera les difficultés quotidiennes de la vie en couple.

Cette normalité-là sera uniquement  pervertie par le regard de certaines personnes qui voient l’homosexualité comme quelque chose de déficient : les commentaires de la sœur ivre sont assez significatifs . Chez Fassbinder, les relations entre les personnages sont donc moins définies par la sexualité que par les différences d’ordre sociale. Franz, jeune forain rencontre un jeune homme bourgeois. Alors que le premier semble avoir la mainmise sur le deuxième notamment à cause de son coté décomplexé - en opposition à la frustration bourgeoise - , les rôles s’inversent, la faute à la naïveté de Franz autant qu’à la perversion de Eugen. Premier constat sur la bourgeoisie qui précède celui sur l’identité.

En fréquentant cette bourgeoisie, Franz perd son âme, symbolisée par la disparation momentanée de son manteau sur lequel est marqué son surnom : Fox, habit qu’il récupérera lorsqu’il décide de plaquer Eugen pour ensuite le reperdre juste après son suicide : deux enfants bourgeois lui voleront ce qu’on peut qualifier de moteur narratif. Un corps sans âme a donc pour Fassbinder une espérance de vie très réduite.

                                                                                                                                    Tifenn Jamin

mardi 19 juillet 2011

Algérie : Tours/détours : un film documentaire d'Oriane Brun-Moschetti & Leïla Morouche


Se souvenir.
Se souvenir de ce film de Wim Wenders, Au fil du temps, et de son ciné-camion dans lequel les héros allemands ne pouvaient que partager la vacuité de leurs existences. Chez Wenders, le cinéma et la solitude entretiennent un rapport intime. On est loin de ce que semble nous enseigner René Vautier - protagoniste et père spirituel de ces tours et détours - pour qui le cinéma rime avec fraternité. Une fraternité qui a permit l’émergence du cinéma algérien.

Voyager
Voyager avec le cinéma… beau pléonasme et pourtant, n’est-ce pas le but de ce film ? En tous cas, les deux réalisatrices sont animées par ce désir de confronter le cinéma au public algérien. On comprend alors que le film cherche avant tout à créer un dialogue dans les multiples projections itinérantes, lieux où chacun est libre d’exprimer sa colère.

Se comprendre
Se comprendre, tel est l’objectif de ce film. Comprendre et connaitre le passé via une certaine vision du cinéma, celui que défend  René Vautier, tout en proposant aux spectateurs, qu’ils soient d’Algérie ou du reste du monde, d’élargir le débat à des thèmes de sociétés, trop souvent enfouis dans le cœur de ceux qui ont rarement la parole. S’armer d’une caméra, c’est donc donner la parole à l’autre mais c’est surtout créer une passerelle entre les peuples.
De ce point de vue, Oriane Brun-Moschetti et Leïla Morouche peuvent être fiers de leur voyage : elles assurent la filiation avec René qui, tout comme moi, peut pousser un cri de soulagement.




http://www.algerietoursdetours.com/

                                                                                                  Tifenn Jamin

lundi 11 juillet 2011

22éme FID de Marseille : Sleepless Nights Stories de Jonas Mekas

Harmony Korine et sa femme dans Sleepless Nights Stories
S'il y a bien quelque chose qui revient constamment dans ce film, c’est le vin ! Jonas Mekas aime le vin. L’argument est peut être minimaliste mais je préfère voir Mekas boire du vin plutôt que subir l’antipathique Bruno Dumont dans Sibérie car, à sa manière, ce liquide retranscrit un état de vie, la vitalité d’un homme de quatre-vingt-huit ans, qui passe le plus clair de son temps à lire, à cause d’insomnies, ou à voyager auprès de personnes souvent beaucoup plus jeunes que lui. Parmi ses multiples rencontres, certaines vous toucheront plus que d’autres. C’est une constante dans ses films. De ce point de vue, je suis bluffé par la façon dont il résume ses rencontres avec Harmony Korine : plusieurs mini-scènes captent l’annonce de son mariage, la grossesse de sa femme et la naissance de son fils, un an après. L'art et la manière de résumer les grands moments d’une vie en quelques secondes sans qu’une once d’artificialité vienne déranger le cinéaste.

Jonas Mekas souvent était considéré comme l’un des piliers du cinéma expérimental. Lorsqu’on compare Walden - en particulier la scène du cirque et son rythme euphorique - et Sleepless Nights Stories, on ne peut que remarquer ce fossé qui a pour origine l’évolution d’un homme à travers le temps. Ce qui ressort de ce dernier film, c’est le côté brut ou plus exactement la banalité de ses voyages extraordinaires. Vivement le jour où je trinquerai avec ce jeune homme !

Jonas Mekas


                                                                                                       Tifenn Jamin

samedi 9 juillet 2011

22éme FID de Marseille : De jour comme de nuit de Renaud Victor

Renaud Victor est à l’honneur pour ce 22ème FID.
Tout d’abord, saluons le nouveau prix portant son nom, qui a pour particularité d’être remis par les détenus de la prison des Baumettes à Marseille. Un prix dans lequel je ne peux que me reconnaitre, dans le sens où je pars du concept que tout le monde peut écrire sur un film...


L’immersion, voilà bien un mot que les chaines de télévision se plaisent à utiliser, quitte à en ruiner le sens. C’est tout de même irritant de voir une image détruire un mot, surtout lorsqu’il avait chez certains une vraie force de vie comme le prouve Renaud Victor avec son dernier film, De jour comme de nuit, sorti en 1991. Je n’ose pas parler de ce film au passé - voir le cinéma sous l’angle du passé est de toute façon très mauvais - car sa valeur de témoignage n’a que très peu d’égal . Se confronter à la prison, c’est d’abord retirer les murs et les barreaux, afin d’entamer un dialogue avec les divers occupants, enfin vus sous l’angle de l’Homme. Face à la caméra-activiste de Renaud Victor et de son équipe, les détenus et les surveillants n’hésitent pas à se livrer, soit par l’humour, soit par les larmes, car ce qui ressort de ce film, c’est la volonté d’abattre la virilité pour montrer que chaque corps est fragile tout autant que cette prison qui débloque de tous les côtés. Pour autant, De jour comme de nuit n'attaque pas un système, mais montre la vie de ce monde, telle qu’elle est avec cette qualité implacable de ne jamais juger. Un geste d’une beauté extraordinaire dans une société qui juge trop rapidement ses citoyens.

La mémoire de Renaud Victor reste aujourd’hui partagée par l'association Lieux fictifs, visant à produire des films tout aussi forts et humanistes.

www.lieuxfictifs.org




                                                                                                        Tifenn Jamin

vendredi 8 juillet 2011

22éme FID de Marseille : notes sur Biette de Pierre Léon

Jean-Claude Biette
 Biette est un nom clairement surligné sur mon agenda. Au premier abord, cela peut surprendre, moins lorsqu’on connait les deux protagonistes : Le Biette en question, c’est Jean-Claude, cinéaste quasiment oublié ; tandis que Pierre Léon est le chef d’orchestre de cet hommage. Comme tout film attendu au tournant, Biette fut longuement étranglé par un brouillard de préjugés et de fantasmes. Il a donc bien fallu que je calme mon révisionnisme d’avant l’heure afin que je me rende compte que non, ce n’est pas mon film. Certes, il peut être destiné aux amoureux de ce réalisateur mais ceux qui ne le connaissen pas risquent de tomber de haut dans la mesure où Pierre Léon tient à remettre les mots dans l’ordre en inversant l’idée reçue sur Biette, qui avant d’être un grand critique - reconnu à juste titre - est un « cinéaste-critique » présenté dans ce film par de multiples intervenants.
Au-delà du cinéaste qu’est Jean-Claude Biette se déploient deux modes de perception avec en premier lieu, une volonté de mettre en avant une génération de cinéastes, pour la plupart victime d’une amnésie populaire. Ces cinéastes qu’on à souvent défini par le qualificatif, très restrictif, de deuxième nouvelle vague : Paul Vecchiali, Gérard Frot Coutaz, Jean-Claude Guiguet, Marie-Claude Treilhou et Biette forment un groupe hétérogène rassemblée par Diagonale. Et sur ce point bien précis, le film est un précieux témoignage qui nous incite à redécouvrir ces petits-grands films.
La seconde perception est plus universelle que cinéphile : c’est un homme entouré, mystérieux, drôle, humble, qui voyait le cinéma comme un acte du quotidien, peut-être même une nécessité comme si lui-même ne se définissait pas en tant que cinéaste, mais plutôt  en personne faisant corps avec le cinéma, pour qui la frontière entre le cinéma et la vie, la modernité et le classicisme, est perméable. Une frontière tout à fait poreuse qu’on retrouve dans de la scène finale : cinéma et théâtre se confondent pour rendre un dernier hommage poétique, permettant au film de dépasser son statut de documentaire. Pierre Léon a compris son oncle « Biette », cinéaste insaisissable lorsqu’il s’agissait de définir ses propres films. Dément !


                                                                                                 Tifenn Jamin

BIETTE
Pierre Léon
France, 2010, 109’
Première mondiale
EP / Portraits croisés
LUNDI 11 14:30 Maison de la Région

mercredi 6 juillet 2011

22éme FID de Marseille : Poussières d'Amérique de Arnaud des Pallières


Qu’on soit clair dès le début. En bonne démarche radicale qui se respecte, le nouveau film d'Arnaud des Pallières prend à contrepied une certaine idée du cinéma. A savoir, l’objectivation de l’Histoire par le cinéma. Sous la forme d’images d’archives et de cartons intimes, le cinéaste prend donc un malin plaisir à regarder l’histoire de l’Amérique - de Colomb à Appolo - par l’intermédiaire d’un regard personnel. L'éternel refrain du mélange de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, à ceci près que ce film nous propose notre rôle. Ce n’est pas tant un spectateur en quête d’intimité dans un regard universel mais précisément l’inverse. Parmi les multiples histoires proposées, à nous de trouver ce qui nous parle. Et sur ce point - et sous les apparences d’une ligne droite épurée - Poussières d'Amérique se montre imparfait. Chaque spectateur ne trouvera pas forcément la même part d’universalité. Certains garderont cette piscine en chantier sur laquelle l’idée de la propriété - forcément américaine - se construit avec un sens du décalage tout à fait remarquable, tandis que d’autres seront captivés par une relation père-fils. On en ressort, tout de même, avec une impression d’avoir vu plusieurs courts métrages dans un long parfois et justement trop long. 


Ce qui ressort de cette première journée, c’est clairement les démarches radicales, qu’elles soient subtiles et anciennes : La mort dans le jardin de Bunuel -  on y reviendra -,  ou contemporaines et rarement riches en émotions : August et Last Room.

                                                                                            Tifenn Jamin 

POUSSIÈRES D’AMÉRIQUE
Arnaud des Pallières
France, 2011, 98’
Première mondiale
CI
VENDREDI 8 19:30 VARIÉTÉS 1

Un grand merci à Gaëlle Berréhouc pour son accueil chaleureux

mardi 5 juillet 2011

En amont du 22éme FID de Marseille : retrouvailles intimes


Il y a des hasards qu’il m’est difficile de garder pour moi. Le premier est intimement lié à mon arrivée sur Marseille. A peine sorti de la gare que me voilà propulsé dans le monde du cinéma, et pas n’importe lequel : celui de Jacques Demy. Les escaliers de la gare St Charles, Yves Montand qui pousse la chanson, le dernier round musical du Nantais : un moment inoubliable qui prend aujourd’hui une dimension concrète.

Trois place pour le 26 de Jacques Demy
Venir sur Marseille, c’est donc rencontrer le cinéma - Guédiguian et Pagnol  le savent mieux que moi - et le Festival  International de Marseille propose un programme des plus alléchants avec en tête d’affiche : Correspondance avec Jonas Mekas de José Luis Guerin, qui pourrait s’avérer être dans la continuité du dialogue entamé par le cinéaste ibérique lors du festival du film espagnol de Nantes, en compagnie de son précédent film : Guest, un journal intime filmé où Guerin se rend à New York pour discuter avec  Jonas Mekas.

Mais alors pourquoi une telle attente ? Parce que c’est une histoire de filiation qui nous attend et elle mérite donc qu’on s’y attarde un temps soit peu. Mais cela suffira pour assouvir un manque inhérent au cinéma tel qu’il existe aujourd’hui, un manque de repères, de communautés, de valeurs partagées. Un manque que le critique doit savoir combler en déterminant « dans quelle catégorie se situe le film, de confondre les fraudeurs de l'ambigüité, ce qui est loin d’être facile ». Je reprends ici les propos de Luc Moullet, président du jury de la compétition française du  FID.
Tout est lié.

                                                                                                     Tifenn Jamin

CORRESPONDANCE
JONAS MEKAS

José Luis Guerin
Espagne, 2011, 90’
Première internationale
EP / Portraits croisés
MERCREDI 6 12:00 CRIÉE gs
VENDREDI 8 17:30 ALCAZAR

vendredi 17 juin 2011

Etonnants Voyageurs – La Montagne magique, sur les chemins du Kailash,

Documentaire de Florence Tran et Simon Allix.

« Ceci n'est pas un documentaire » pourrais-je dire. Pas un docu, non, mais plutôt une prière, pour les morts et les vivants.

Ça parle d'une montagne sacrée du Tibet : Kailash, demeure du dieu Shiva, le principe cosmique des destructions qui précèdent les créations. À ses pieds, le lac Manasarovar, son pendant féminin, étendue bleue et fragile comme du cristal liquide dont le breuvage apporterait guérison. Pour les bouddhistes, les hindous et les adeptes du chamanisme Bön, faire le pèlerinage de ce lac et de cette montagne déclenche une avalanche de bienfaits, une purification intérieure et le bonheur dans la vie future.

On sourirait face à ces superstitieux, pouilleux nomades tibétains avec qui les deux réalisateurs sympathisent durant leur rush. Mais, dès le début, Florence et Simon nous avertissent que ce sont d'abord eux les simples, eux les naïfs et les amateurs : pour l'un, le documentaire est un prétexte, il veut surtout rendre hommage à son frère mort brutalement et qui était profondément fasciné par cette montagne ; pour l'autre, c'est avant tout une quête spirituelle, une marche pour jouer les prolongations avec la vie, et y trouver – qui sait ? – un sens.

On sera donc déçu si l'on s'attend à une dénonciation en règle du gouvernement chinois, si l'on espère une fresque sur la misère crasseuse des Tibétains. Les deux Français ont filmé ce qu'ils pouvaient, mais ils avaient presque toujours dans le dos un guide chinois pour les surveiller. Cependant, leurs mots et leurs images disent l'essentiel. Le Tibet est le Far West de la République
populaire de Chine ; les Tibétains sont les Amérindiens du XXIe siècle, à parquer en cas de pénurie de folklore. Il faut les civiliser selon l'esprit du Parti, par la milice et l'école, l'outrage et l'humiliation ; nier leur culture pour dépeupler leur âme.

Or, ces Tibétains, pour certains en tout cas, sont têtus comme des mules, et bêtes. Ils ne veulent rien comprendre. Ils continuent vaille que vaille à graviter autour de la montagne sacrée ; ils s'obstinent à lever leurs regards, beaux et lisses d'une étrange douceur vers ce Kailash qui les contemple, visage barbu, immobile et sourcilleux que coiffe une pyramide de neige éternelle. Ils vont, en couple, en famille ou solitaires, accomplir le tour du mont et du lac, une fois, cinq fois, mille trois fois... Ils parlent du saint homme Milarépa, ils disent que l'essentiel dans une vie, c'est d'être bon et secourable, et qu'arpenter les cimes légendaires du Tibet peut, sinon octroyer le bonheur, au moins se faire dans une joie calme et muette.

Et nos deux voyageurs de les suivre eux aussi, tout en haut, à plus de six mille mètres d'altitude face à face avec le Kailash. L'un prie pour un mort, l'autre pour vivre...

Quant à moi, cet article m'ennuie avant même que je le finisse, car je raconte, avec des mots, des images qui, elles-mêmes, ne sont que les reflets d'une réalité tout en poussière et en roc, brouillée de neige et rythmée par les chants humides du Manasarovar. Avec des visages d'homme, aux yeux bridés, aux cheveux noirs badigeonnés de beurre de yack qu'il faudrait prendre le temps de lire et de saisir. Quitter l'écran pour s'en aller éprouver le monde par la peau, le sang et le souffle...

Ma question aux réalisateurs, je n'ai pas pu la poser, parce que presque tous les gens devisaient surtout de politique, et des Chinois – toujours ces Chinois. J'avoue être peu enclin à discuter confortablement de totalitarisme dans l'Auditorium du Palais du Grand Large de Saint-Malo. Simplement, je voulais savoir comment était l'aube, quand on dort blotti contre le Kailash ; quand, juché sur six kilomètres de pierre, on voit rire le soleil et s'éveiller les eaux soyeuses du Manasarovar. Je me demandais si ce n'était pas à cause de ce genre de détails – pardonnez ma naïveté – que les Tibétains s'entêtaient à vivre – et tourner, tourner encore et encore dans ce vieil Himalaya, parmi les vents, les mont, les glaces et la beauté.





Paul Tran

jeudi 16 juin 2011

Etonnants voyageurs 2011 - Dialogue au bord d'un quai : interview de Denis LAVANT

Denis Lavant dans Merde
Vingt ans après, quel regard portez-vous sur les films de Leos Carax qui sont devenus cultes pour certains mais oubliés par une majorité de personnes ?

Je n’ai pas tellement de regard sur ses films car je n’ai jamais été spectateur de son cinéma, vu que je suis complètement impliqué. C’est plutôt lié à ma vie, c’est-à-dire que Léos, c’est la première personne qui m’a fait rentrer dans le monde d’un cinéma de qualité, un cinéma d’auteur, un cinéma de pensée et d’esthétisme. Je m’en suis pas rendu compte sur le moment car pour moi c’était du boulot et un engagement. Puis, il m’a fait découvrir des choses, un domaine que je ne connaissais pas : le cinéma. En même temps, il m’a fait rentrer de plain-pied dans son univers, puisque j’ai incarné une projection de lui-même. Sur chacun de ses films, j’ai appréhendé une dimension de la vie qui m’était inconnue, une expérience de Leos qui a un an de plus que moi. A mon avis, c’était comme un grand frère qui m’initiait à une attitude, une pensée, une conception de l’existence, et ça c’était très fort sur Mauvais Sang et les Amants du Pont-Neuf même si ça n’a jamais été confortable de tourner avec Leos, et puis c’était pas un engagement à vie.
Après le premier film qu’on a fait, je croyais que ça allait s’arrêter là, je pensais pas qu’on allait faire trois films ensemble, et ça fait vraiment partie intégrante de ma vie des années 80, en fait. C’est très formateur à tous les niveaux : un niveau artistique et un niveau humain. Après, les Amants du Pont-Neuf, je l’ai peu vu car lorsqu’on voit un film dans lequel on a joué, forcément on se projette pas dans l’histoire qui est racontée, pas dans la fiction mais dans sa réalité au moment du tournage, et, des fois, c’est lourd à porter surtout sur Les Amants du Pont-Neuf. Ce que je trouve regrettable par rapport à Leos, c’est qu’il est un cinéaste mis de côté, mis en marge. De sa faute, non. Mais c’est quelqu’un qui a une pensée. Chaque film est un témoignage de l’époque. Mauvais sang est particulièrement en phase avec les années 80 et ce qui est regrettable, c’est qu’il soit méprisé par une partie de la profession, donc ça contamine le public. Je trouve ça scandaleux la manière dont a été traité Les Amants du Pont-Neuf. Pendant les trois ans qu’on a marné sur ce film, ç'a été boycotté par la critique qui a vu que le cout du film ! Or, depuis, j’ai vu des films qui ont couté énormément cher pour pas grand-chose. Pour moi, ça raconte quelque chose de social, d’infiniment poétique et d’humain, et ça c’est important. Il a une vision du monde qui, avec sa lucidité, est très forte, très puissante. C’est important qu’il tourne. Dieu merci ! on va remettre le couvert cet été avec un long-métrage ensemble.



Quand avez-vous rencontré Leos Carax ?

Il était venu me voir quand j’étais au conservatoire. À l’époque, il y avait pas mal de jeunes cinéastes qui sollicitaient les élèves du conservatoire pour faire un court métrage, et il m’avait fait lire le scénario de Boy Meets Girl. Lui, je ne sais pas où il m’avait vu, peut-être dans les fichiers ANPE. On s’est rencontré, j’ai lu le scénario, j’ai pas compris grand-chose. C’était très loin de ce que je vivais à l’époque, et puis j’avais pas forcément une volonté absolue de faire du cinéma. Je commençais à travailler au théâtre et ça me convenait très bien… C’est toujours le théâtre qui a primé. J’ai lu son scenario et j’ai vu quelques détails qui m’ont touché, parlé, en écho avec un comportement, une manière d’être dans l’imaginaire. Une scène m’avait marqué, c’est quand Alex passe sur le Pont-Neuf avec appareil à musique, un casque et des écouteurs, et qui voit deux amoureux s’embrasser. Puis il leur jette de la tune comme si c’était un spectacle forain. Cela montre qu’il y a un humour par rapport à la vie qui est très fort, qui n’est pas perceptible dans tous ses films, plus dans les derniers, surtout dans Tokyo ! (film à sketch). C’est là qu’on s’est retrouvé. Eh bien, c’est la chose la plus pertinente, la plus insolente en bien que j’avais jamais lue. J’étais très heureux de retrouver Leos pour faire Merde. Ça nous a mené jusque là, jusqu’à Merde
La rencontre n’a pas été un coup de foudre. Ça été la rencontre entre un jeune cinéaste et un jeune comédien. Le temps a passé, et puis est venu le moment où il a pu faire le film, six mois après ; et là, ça pas été du tout moi qui était évident pour faire le rôle. Je ne sais pas ce qui l’a déterminé pour que j’incarne une projection de lui-même, en quelque sorte, parce que Boy Meets Girl est particulièrement autobiographique, je pense. Il a vu énormément de comédiens de mon âge en faisant des vidéos. D’ailleurs, j’ai revu ça, c’est drôle. Et moi, j’ai attendu, je m’en foutais un peu. Je me disais que je pourrais faire du cinéma, ça doit être intéressant, moins fatigant que le théâtre ; je me trompais un peu. Et puis un jour mon agent m’appelle : « Bon voilà, il t’a choisi ». J’ai dit : « Bon, ok d’accord ». On est parti comme ça. Après, c’était pas du tout une évidence que c’était réussi, que c’était une relation créatrice et qu’il y avait quelque chose d’important qui se passait. J’étais le premier surpris quand il est venu me voir, deux ans après pour me proposer Mauvais Sang, scénario qu’il avait écrit pour que je joue le rôle. Ça m’a touché, effrayé, car Mauvais sang c’était redoutable comme partition pour un acteur. Je lisais le scénario, et toutes les trois pages il y avait une chose difficile que je savais pas faire : sauter en parachute, faire de la moto, courir, etc. Il n’y avait que des enjeux héroïques, et donc je m’y suis mis. Ç'a été un très beau tournage avec une très belle dynamique. Puis après, on est tombé dans la nasse des Amants du Pont-Neuf et  la misère sociale. Mais bon, je regrette pas, c’était une expérience très forte et assez usante.

Comme tous les tournages de Leos ?


Bah, c’est toujours particulier. Je crois que c’est l’artiste, le cinéaste le plus exigent qui soit. Et qui a une exigence à tous les niveaux, pour tous les corps de métiers. En fait, il amène chacun à se dépasser : les comédiens comme les décorateurs, la lumière, les costumes. Il amène tout le monde à raconter son rêve. Ça me fait penser au chaman indien, avec une vision, une tribu qui se met à construire des choses, à tresser des tissus pour raconter le rêve de ce chaman.




La deuxième partie de l'interview sera publié très bientot sur ce blog : Denis Lavant nous parlera de Céline et de son intervention dans l'émission de Taddeï


propos recueillis par Tifenn Jamin

mardi 14 juin 2011

Etonnants Voyageurs 2011 – Fragments d’une révolution : éloge de l’amateur.



Qu’on soit clair dès le début, ce film ne risque pas de remporter l’adhésion de tous. Pour cause, on a l’impression d’être devant un work in progress. Autrement dit, une œuvre inachevée qui a pour réalisateur(s) une ou des anonyme(s). De cette pierre jetée à notre figure, on retient les évènements iraniens de 2009 : élections truquées, manifestations, répressions que nous raconte cette anonyme rongée par la frustration de ne pas être présente sur place, enfermée dans un appartement parisien. Heureusement pour elle, l’Iran compte des centaines de cinéastes. Des plus fameux, Kiarostami, Panahi, aux plus inconnus. Et ces derniers ont autant de mérites que ces illustres artistes puisqu’ils nous prouvent qu’aujourd’hui, à travers l’utilisation d’un simple portable, il est possible de capter la réalité et pas n’importe laquelle, une réalité si dérangeante  pour certains et pourtant si forte qu’elle nous prend aux tripes. Qu’elles soient floues ou sales, il n’empêche qu’on s’identifie à ces images profondément universelles. De la révolution citoyenne en Espagne à cette révolution verte en passant par les évènements de la place Tahrir en Egypte, ces images provoquent la même colère, la même indignation et nous poussent à la révolte, à l'instar cette anonyme qui est, comme nous, spectatrice.À mesure que le film avance, on se rend compte qu’un grand film collectif anonyme se joue devant nos yeux dont l’amateurisme apparent est une qualité.


  
         Tifenn Jamin

mardi 7 juin 2011

Lettre ouverte à la cinémathèque de Bretagne


Chère cinémathèque de Bretagne

Je connais le devoir qui t'anime. Je l'admire et je m'y reconnais, surtout  lorsque je vois ton logo apparaitre devant les films de mon ami René. C'est pour cette raison qu'au moindre déraillement, ma colère surgit soudainement ! En lisant ta newsletter (Entrefil n°25), j'ai eu le malheur de voir que tu soutenais un documentaire basé sur un livre de Patrick Buisson. Ce dernier nom me dérange puisqu'il représente à mes yeux le symbole même du révisionnisme : il suffit de voir ses interventions sur la chaine Histoire et son manichéisme erroné autour de la guerre d'Algérie et de l'occupation nazie. Ses prises de positions anticommunistes, anti-immigrés prennent une dimension d’inquisition dans son ancien fief, la revue Minute. Mais ses méfaits ne s’arrêtent pas là ! A l’heure où le peuple espagnol se lève contre le pouvoir corrompu, Buisson s’avère être l'ami des puissants, directeur d’un cabinet de sondage, conseiller de Sarkozy ; il lui apporte la dose d'extrême-droite propre à tout gouvernement de droite. Buisson est un homme de l'ombre, dangereux de surcroit ; et je suis étonné de ne voir aucune note sur ce personnage haineux. J'irai même jusqu'à dire que Buisson et les valeurs qu'il incarne sont l'antithèse de ce que tu défends. N’oublie pas que tu as longuement soutenu des résistants, tels que René Vautier, et une mémoire que je qualifierais de populaire. C’est la Bretagne de la Résistance ! Rien à voir avec Buisson qui préfère faire la part belle à la France virile tout en dénigrant les assassinats, les viols commis sous l’occupation. Tu es la mémoire collective, il est l'amnésie. Comme toutes les routes dangereuses, Buisson mérite des indications, des avertissements afin de sauvegarder les citoyens.
Bien que ce coup de gueule soit personnel, il est partagé par de nombreuses personnes qui tendent à une meilleure compréhension des peuples et de leur histoire.
Enfin, chère cinémathèque, je te prie de ne pas tomber dans les travers qui engendrent la haine.

                                                                                                                                            Tifenn Jamin

Pour en savoir plus sur Buisson, je vous conseille la lecture de deux articles publiés dans Télérama et sur Rue 89

jeudi 28 avril 2011

Billet d'humeur : Woody dans tous ses états

Humphrey Bogart et Ida Lupino dans High Sierra

« Si je me mettais un truc pareil en tète, je lui trouverais sans doute un emploi. Je le verrais bien dans un rôle à la Bogart (...) Un gros dur, vous voulez dire ? Oui, oui, il pourrait sans doute très bien jouer ça »

Décidément, ces mots ne cessent de faire des aller-retour en moi. J’irais même jusqu’à dire que je les ai portés aussi longtemps que ne dure la filmographie de Woody Allen. Pas que j’éprouve de la haine envers le bougre newyorkais, mais il faut bien le dire, il atteint des limites en commettant un attentat contre tout un cinéma et pas n’importe lequel : le cinéma qui nous fait rêver. L’âge d’or du cinéma hollywoodien auquel Humphrey Bogart a prêté un charisme, un visage et de multiples expressions aux rides subtiles. De la bouche d’un cinéaste qui fait rêver des milliers de spectateurs, surtout des filles, (emmener une fille voir un film de Woody relève de la drague), ses propos deviennent révoltants.
- Bon, tu en as fini avec ce monologue ? Avec toi, on a l’impression que c’est une affaire d’état. Relativise un peu. Je mets ma main à couper que ta colère vient d’une frustration.
- Tout naît d’une frustration.
- Oui, ça vient surtout de tes déboires pour conclure avec un fille suite à un Woody Allen. Redescends sur terre !
- Rien à voir, il saccage le cinéma avec ses mots. Mettre sur un même piédestal un acteur humble et un type obsédé, quelle connerie ! Comparer un impuissant et une figure paternelle imperturbable, un casseur de rêve et un faiseur, de rêve. On ne mélange pas les cauchemars et les rêves !
- Tu mets dans le même sac humilité et star hollywoodienne. On me l’a fait pas celle-là !
- Bogart n’est pas comme certaines stars qui passent leur temps à se la péter. Walsh lui à confié à deux reprises un second rôle dans les Fantastiques Années 20 et Une Femme dangereuse. Il a accepté sans broncher et il joue admirablement les seconds couteaux. Lorsqu'il revient sur le devant de la scène, avec High Sierra, c'est pour se prendre un râteau ! Peu de stars sont capables de se mettre au service d’une telle fragilité…Et puis n'oublions pas Le Grand Sommeil et Le Port de l'angoisse. Deux films de Howard Hawks, le cinéaste qui a toujours filmé à hauteur d'hommes. Sarkozy est trop petit pour jouer chez Hawks. Trop égocentrique pour partager l'affiche avec des actrices comme Ida Lupino.
- Ah oui, c’est pas avec elle que tu vas au cinéma ce soir ?
- Oui, c’est ça.
- Voir le nouveau Woody Allen, je suppose ?
- Nan, j’ai pas envie foirer ce coup !

 
                                                                                                                                  Tifenn Jamin


jeudi 14 avril 2011

It Was On Earth That I Knew Joy de Jean-Baptiste De Laubier



Commençons d’abord par la promesse d’abattre un préjugé, tout en faisant le point sur une catégorie de films victime d’une discrimination surement toute relative. A ce jour, le court-métrage reste sous-exposé, pour preuve : son plus fidèle représentant, Chris Marker, semble être petit à petit oublié, un comble pour un cinéaste accaparé par le thème de la mémoire. On l’associe en particulier à Sans Soleil, au détriment de ses dizaines de formats courts tout aussi importants. Promettons nous - c’est aussi un appel aux rédacteurs de CineKlectic - de mettre sur un même piédestal court et long métrage, surtout lorsque le premier format offre l’opportunité de le diffuser plus facilement.

Et quel plus beau titre que It Was On Earth That I Knew Joy de Jean-Baptiste De Laubier pour entamer cette rubrique. On éprouve une nouvelle fois le plaisir de voir un artiste issu de la scène éléctro passer derrière la caméra - au même titre qu’un Quentin Dupieux - ce petit objet visiblement démocratique. Outre la diffusion gratuite, cet aspect technique n’est pas étranger à l’accessibilité pour tous à ce film, où la poésie surgit de la simplicité.

Fait sur la fin du monde It Was On Earth That I Knew Joy est un hommage à La jetée de Chris Marker, son œuvre la plus réputée et peut-être la plus influente. Or, les affiliations sont à discerner parmi les multiples qualités d’un autre court-métrage : 2084 avec qui le film de Jean-Baptiste De Laubier partage un certain goût pour l’archivage - présence du magnétophone, voix synthétique - et une démarche rétrospective : le futur regarde le passé afin de sublimer le présent. Ces deux aspects participent au travail de mémoire, réalisé à plusieurs échelles ; la mémoire collective évidemment, à laquelle il faut ajouter une mémoire de type personnelle : une jeune femme perd la mémoire ; la caméra capte sa beauté, ses instants volés et son regard éternel. A ce niveau, une communion s'installe entre spectateur, cinéaste et acteur, pour un film qui atteint lui aussi des sommets éternels..
Tout comme Georges Rouquier sur Farrebique, le film englobe l’universel comme si le destin se jouait dans les racines d’une poésie sure d’elle à condition qu’elle n’oublie pas sa mémoire.

Ce film est disponible ci-dessous :


Sixpack France presents "It Was On Earth That I Knew Joy" Online Premiere on Fubiz from Sixpack France on Vimeo.

Un grand merci à Jacky Goldberg pour cette découverte majeure

                                                                                                                                       Tifenn Jamin

jeudi 31 mars 2011

Festival du film espagnol de Nantes : Meme la pluie et Citoyen Negrín : tendance gauchisante



Même la pluie de Icíar Bollaín

J'aimerais ici parler d'un film qui, s'il n'est pas de la compétition pour ce Festival du cinéma espagnol nantais, et, qui plus est, sorti en janvier, sera cette semaine diffusé par trois fois, et mérite qu'on s'arrête sur lui, en blockbuster qu'il est. Il s'agit de También la lluvia, ou Même la pluie si vous préférez. Une bonne grosse production engagée, plutôt tendance gauchisante, mais pas trop, cette même production que Jacques Morice (dans Télérama) a qualifié de « cinéma équitable ». Mais n'anticipons pas sur la prise de recul. Les faits sont assez simples. Début du 21ème siècle, un réalisateur idéaliste et un producteur très pragmatique décident de filmer leur projet, à savoir l'arrivée des Espagnols en Amérique Latine, la colonisation et les brimades aux indigènes, et le soulèvement de ces derniers. Duo de choc, qui pour des raisons matériels et financières choisit de tourner en Bolivie avec des Indiens Quechua, qui ne sont pas les bons Indiens mais qui font Indiens quand même si on leur met les fesses à l'air. Puis une forêt c'est une forêt. Donc le deal semble fonctionner, les figurants sont à peine payés, le tournage débute. Mais le pragmatisme atteindra vite sa limite. A l'échelle municipale est décidé un plan de privatisation de l'eau courante. La population proteste. Les autorités ne cèdent pas. La population proteste plus fort, et s'engage dans la lutte. L'équipe du film se retrouve prise au beau milieu d'une crise politique, faisant fi de la tension locale pour continuer le tournage...
Même la pluie
Iciar Bollain livre ici un film social, dans la lignée d'un Ken Loach, pour lequel elle a tourné (Land and Freedom) et à qui elle a pris le scénariste. Envoyer une équipe tourner en Bolivie ne lui sert que de prétexte à un contenu autrement plus politique et actuel. La focale est ici surtout placée sur la situation bolivienne et cette « guerre de l'eau de Cochabamba » , qui a eu lieu en 2000. Les quelques fragments du film historique en tournage ne servent d'ailleurs qu'à souligner ou illustrer le contexte. Ce qui se trame en Bolivie en 2000, terrible écho pour l'équipe, n'est qu'une redite, une nouvelle colonisation à l'apparence certes différente mais de même nature : l'exploitation du potentiel des uns par d'autres. L'Espagne s'est mue en multinationale, voilà tout. Quand Daniel, Quechua choisi pour le rôle du leader des Indiens révoltés, doit affronter les conquistadors le jour et l'armée la nuit, il se bat contre le même ennemi, dépassant la fiction. Et dépassé, tout le monde l'est. Dans le tumulte, l'équipe du film, ces hommes qui ne sont pas à leur place, se disloque, et son unité apparente, qui n'était que professionnelle, s'ébrèche sous la pression politique et l'augmentation des violences. Chacun sa réaction. La plupart prennent peur, et cherchent à regarder au-delà. Mais deux d'entre eux vont subir, par les évènements, le changement dont ils avaient sans aucun doute besoin. Enthousiasmé puis paniqué, le réalisateur Sebastiàn entre peu à peu en transition entre un âge caractérisé par ses douces utopies de jeune premier et le retour, brutal, aux réalités : quelle responsabilité de l'artiste face à ces évènements ? Mais c'est surtout Costa, le producteur, qui se révèle à lui-même et aux autres. Cynique, affairiste, le bouclage du film est son unique objectif. Les amitiés naissantes et le chaos le feront plonger dans la bataille, neutre mais décidé.
Ce n'est pas du Ken Loach bien sûr, mais le film se donne les moyens pour arriver à ses fins. Et ça marche. Alors, l'ensemble est très produit, précisément orchestré, souligné de violons et tambours dramatiques, bref une comédie dramatique gros budget sur sujet sensible. Mais n'en faut-il pas ? L'œuvre est accessible, et sert son message jusqu'au bout, par une mise en scène bien pesée. De plus, il nous est donné le plaisir de retrouver deux acteurs toujours efficaces : Gael Garcia Bernal, bien connu du public hexagonal, et surtout Luis Tosar, l'homme aux Goya. Pas leur plus grande prestation, mais servir le personnage avec un minimum de talent devrait être obligatoire.
Les spectateurs bobos de Les femmes du 6ème étage essayaient de s'acheter une conscience sociale contre 8 euros le siège. Ils peuvent retenter leur chance ici, avec toutefois une dose nettement plus élevée de sérieux et d'humilité. Et sans Sandrine Kimberlain. 

                                                                                                                             Martin, comte de Perrot

Citoyen Negrin de Sigfrid Monleon, Carlos Alvarez et Imanol Uribe
N'ayant pas vu Même la pluie, je ne peux pas me prononcer sur l'article du Comte de Perrot. Cependant, cette "tendance gauchisante" me semble être une constante dans ce festival au regard de Pain noir, déjà chroniqué, et de Citoyen Negrin, qui nous raconte la vie de Juan Negrin, chef du gouvernement de la Seconde République entre 1937 et 1945 et homme de gauche aussi important en Espagne que Jean Jaurés en France. Bien que cinématographiquement peu original, Citoyen Negrin réussit à réveiller la sève militante. Le public visé est clairement le peuple de gauche et le combat anti-fasciste de l'homme semble être mis en avant au point que l'alliage de ses deux perspectives débouche sur une question radicale : Peut-on être anti-fasciste sans être de gauche ? On s'aperçoit que ce devoir de mémoire est une façon de poser des questions sur l'essence du socialisme et la définition qu'on s'en fait aujourd'hui. Malgré toutes ses qualités, le film m'a surtout touché par les petites scènes familiales tournées par Negrin lui-même. Il devient alors le réalisateur posthume d'un film qui en compte déjà trois. Un comble!
                                                                                                                               Tifenn Jamin